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L'Aïkido à la conquête du monde - Les années 50, le temps des pionniers
Version intégrale de l'article publié dans le magazine Yashima n°29 d'octobre 2025.
Lorsqu’on évoque l’essor international de l’Aïkido, le récit officiel a souvent mis l’accent sur l’Aïkikaï Hombu Dōjō de Tokyo, les figures tutélaires de Morihei Ueshiba et de son fils Kisshōmaru. Pourtant, au fil de mes recherches, j’ai constaté que ce développement ne saurait être compris sans reconnaître pleinement le rôle de nombreux maîtres japonais partis enseigner à l’étranger dès les années 1950, souvent dans des conditions spartiates. Des figures essentielles comme Minoru Mochizuki, Tadashi Abe, Koichi Tohei, Kenji Tomiki ou encore Aritomo Murashige ont joué un rôle capital dans cette aventure. Leur action, parfois minimisée, mérite d’être replacée dans son contexte et éclairée avec justesse.
Parmi ces pionniers, le parcours d'André Nocquet, premier uchi deshi français du Hombu Dōjō, occupe une place singulière. Son séjour au Japon coïncide précisément avec le moment où l’Aïkido, jusque-là confidentiel et réservé à certaines élites, commence à s’ouvrir à un public plus large, au Japon comme à l’international. C’est cette époque pionnière que ce texte se propose de retracer.
Un Japon en reconstruction, une génération en mouvement
La décennie qui suit la Seconde Guerre mondiale est un moment charnière pour le Japon comme pour l’Aïkido. Le pays, occupé, est en pleine reconstruction et vit une période de bouleversements profonds. Le 9 février 1948, le ministère de l’Éducation autorise la reprise du Kobukan, bientôt rebaptisé Aïkikaï Hombu Dojo. Le fondateur Morihei Ueshiba, retiré à Iwama, est convaincu que l’Aïkido peut servir à la construction d’un nouveau Japon encourage ses meilleurs élèves à ouvrir leur propre dojo. Il laisse son fils, Kisshomaru, structurer et diriger le développement du dojo central de Tokyo. Ce dernier amorce alors un tournant décisif : faire de l’Aïkido non plus une pratique confidentielle réservée aux élites militaires, mais un art accessible à tous. En 1954, il quitte son emploi pour se consacrer entièrement à la direction de la Fondation Aïkikaï et organise la création de nombreuses sections d’Aïkido dans les entreprises et les universités japonaises. Dès lors, le dojo central de Tokyo voit affluer une nouvelle génération d’élèves. Certains veulent porter l’image d’un Japon nouveau, d’autres simplement tenter leur chance ailleurs. Des figures pionnières comme Minoru Mochizuki, Tadashi Abe, Koichi Tōhei ou encore Aritomo Murashige vont introduire l’Aïkido à l’étranger.
A la conquête du vieux continent
C’est en 1951 que le grand public européen découvre l’Aïkido pour la première fois. Minoru Mochizuki, maître éclectique formé au judo, au kendō, à l’aïkijutsu et élève direct de Morihei Ueshiba, participe à une tournée officielle organisée par l’UNESCO en tant que représentant du Kodokan. Lors du premier championnat d’Europe de Judo à Paris, il réalise une démonstration spectaculaire d’Aïkido jūjutsu devant plus de 10 000 spectateurs. En compagnie de maîtres comme Mikinosuke Kawaishi et Shozo Awazu, il introduit aussi le kendō, le karaté et le iaidō. Mochizuki devient ainsi le véritable pionnier de l’Aïkido en France, et plus largement en Europe.
En 1952, Minoru Mochizuki quitte la France. Il est remplacé par Tadashi Abe, 26 ans, envoyé par l’Aïkikaï pour reprendre le flambeau dans un style plus proche de l’Aïkido du Fondateur. Il s’installe à Paris, étudie le droit à la Sorbonne et enseigne l’Aïkido dans le dojo de judo de Maître Kawaishi. Il voyage régulièrement à travers l’Europe, notamment en Belgique, Italie et Suisse, et contribue activement à soutenir Kenshiro Abbe, Judoka installé au Royaume-Uni.
L'aventure américaine
C’est Koichi Tohei, figure centrale de cette décennie, qui va incarner l’ambition internationale de l’Aïkido. Il se rend à Hawaï en février 1953, sur invitation de la communauté japonaise locale. Il y effectue une série de démonstrations où il doit faire face à des pratiquants gradés de Judo, de Kendo et à des lutteurs. Promoteur charismatique, Il séduit le public des émigrés japonais qui découvrent pour la première fois cet art martial encore meconnu. Pour appuyer sa mission, Tohei emporte avec lui une copie d’un film exceptionnel tourné en 1952 : une démonstration spéciale donnée par Maître Ueshiba en personne, accompagné de certains de ses plus célèbres élèves. Ce film, le premier montrant le Fondateur de l’Aïkido à l’étranger, constitue un outil précieux pour faire connaître cet art au-delà des frontières japonaises. Tohei Sensei reste sur l’archipel Hawaïen pendant plusieurs mois, crée plusieurs dojos estampillés Aikikaï et enseigne également dans des commissariats de police. Il y revient en 1955 pour une mission plus longue, visite la Californie et d’autres États américains, consolide des liens et récolte des fonds pour la reconstruction du Hombu Dōjō bombardé durant la guerre. En 1956, à son retour au Japon, il est nommé instructeur en chef du Hombu Dōjō, une reconnaissance de son rôle fondamental dans l’expansion de l’Aïkido.
En parallèle, Kenji Tomiki, grand expert du Judo et également élève d’Ueshiba, participe à une tournée éducative organisée par l’US Air Force. De juin à septembre 1953, il enseigne le Budō dans quinze États américains, suscitant un vif intérêt auprès des militaires. Ses démonstrations participent à l’acceptation des arts martiaux japonais dans un pays encore marqué par la guerre du Pacifique.
La même année, Aritomo Murashige est envoyé en Birmanie dans le cadre d’un programme gouvernemental de coopération culturelle. Sa mission s’inscrit dans une logique de réparation diplomatique et morale après le conflit mondial. Il enseigne les budō aux forces locales, posant les premières pierres d’une pratique d’Aïkido en Asie du Sud-Est.
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André Nocquet : le premier élève français du Hombu Dōjō
Mais c’est en juin 1955 qu’un jalon symbolique est posé. Le Hombu Dojo accueille pour la première fois un élève étranger en résidence : André Nocquet, judoka français passionné d’arts martiaux. Soutenu par l’ambassade de France, il restera trois ans au Japon en tant qu’uchideshi de maître Ueshiba. Elève de Tadashi Abe, déjà shodan, il a 41 ans. A la demande du fondateur, il donne quelques mois plus tard une conférence au dojo central devant un parterre de diplomates. Cette présentation publique, inédite, est perçue comme le véritable prologue à l’internationalisation officielle de l’Aïkido. Nocquet profite de sa mission pour inviter des personnalités du corps diplomatique et renforcer les liens culturels entre le Japon et l’étranger.
La médiatisation de l’Aïkido
Autre étape symbolique : en 1955, le Hombu organise la première démonstration publique d’Aïkido sur le toit du grand magasin Takashimaya à Tokyo. Cinq jours de représentations ouvertes au grand public, en présence de diplomates et de journalistes. Pour le Doshu, cet événement marque "le début d’une nouvelle ère pour l’Aïkido".
Deux années plus tard, Kisshōmaru publie le premier ouvrage consacré à l’art de son père. Sobrement intitulé Aikidō, il connaît un succès immédiat. En 1958, Morihei Ueshiba apparaît à la télévision américaine, dans un épisode du programme "Rendez-vous avec l’aventure". En 1957, Maître Ueshiba autorise officiellement tous les instructeurs basés à l’étranger à enseigner l’Aïkido à qui désire l’apprendre. L’art est désormais prêt à franchir une nouvelle étape.
Un développement mondial
Seigo Yamaguchi part en Birmanie en 1958 pour succéder à Murashige dans une mission d’État destinée à enseigner l’Aïkido à l’armée birmane. Cette mission à double vocation – culturelle et diplomatique – consolide l’idée d’un Aïkido au service de la paix et de la coopération.
En parallèle, Mutsuro Nakazono s’installe à Singapour puis en Indochine, où il forme les forces spéciales sud-vietnamienne alors en plein conflit militaire. Il devient instructeur de combat pour la police et les troupes parachutistes de l'armée sud-vietnamienne à qui il enseigne le judo et l'aïkido.
Enfin, en 1959, Senta Yamada, élève de Kenji Tomiki, s’établit au Royaume-Uni où il enseigne à la London Judo Society et fonde le Kikusui Kai Dōjō, marquant une nouvelle étape dans la diffusion de l’Aïkido au sein du Commonwealth.
À la fin des années 1950, l’Aïkido est encore balbutiant sur la scène internationale, mais ses bases sont posées. Ce développement doit beaucoup à une génération de maîtres dont les efforts, alliés à la vision stratégique du Doshu et à l’autorité bienveillante d’Ō Sensei, vont permettre à l’Aïkido de devenir ce qu’il est aujourd’hui : un art universel, enraciné dans le Japon mais ouvert au monde. La décennie suivante verra éclore de véritables écoles, émerger des courants distincts, et s’intensifier le rayonnement international de l’art.
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