Biographie de Morihei Ueshiba

par Nicolas DE ARAUJO

 

O Senseï Morihei UESHIBA (1883-1969)

 

Préambule

Dans la continuité de mes publications sur les maîtres de l'Aïkido, j’ai souhaité proposer un texte de référence en langue française sur la vie du Fondateur Morihei Ueshiba.

Les sources « officielles » demeurent pour la plupart hagiographiques, comportant des omissions et minimisant parfois le rôle de certains protagonistes dans la création et le développement de l’Aïkido. Mon objectif est de retracer son parcours avec un regard historique et factuel, en m'appuyant sur les documents aujourd’hui accessibles (livres, articles, interviews, photos et vidéos) grâce aux précieux travaux de chercheurs et historiens martiaux.

L'Aïkido a été le fruit d'un long processus de maturation, comprendre Morihei Ueshiba, c'est accepter ses paradoxes. Cette biographie se veut ainsi une approche attentive à la complexité des faits, des contextes et des influences qui ont façonné l’homme et l’art qu’il a fondé.

Je souhaite exprimer ma profonde gratitude à Stanley Pranin, Ellis Amdur, Guillaume Erard et Chris Li dont les recherches ont rendu possible cette mise en perspective historique factuelle.

 

Enfance et formation initiale

Morihei Ueshiba naît le 14 décembre 1883 à Tanabe, dans la préfecture de Wakayama, sur l’île de Honshū. Enfant prématuré et de constitution fragile, il est le quatrième enfant et le fils aîné de Yoroku Ueshiba, fermier aisé, notable local et membre du conseil du village. Sa mère, Yuki Itokawa, issue d’une famille de propriétaires terriens d’ascendance noble, joue un rôle déterminant dans l’éveil spirituel du jeune Morihei.

Dès l’âge de sept ans, il est envoyé au temple bouddhiste Jizōdera, affilié à la l'école Shingon, où il étudie les textes confucéens et bouddhiques. Il y développe très tôt une fascination pour les récits religieux, les pratiques ascétiques et les figures héroïques du passé.

En raison de sa santé fragile, son père l’encourage à renforcer son corps par la pratique du Sumō, de la natation et d’exercices physiques rigoureux. 

Après une scolarité classique, Morihei termine ses études à l’institut d’Abacus de Yoshida et entre au bureau des impôts de Tanabe, où il travaille dans le service des revenus fonciers en tant que vérificateur aux comptes.

Morihei s’engage dans un mouvement de protestation populaire contre une nouvelle législation sur la pêche. Il prend fait et cause pour les petits pêcheurs locaux, qu’il estime injustement pénalisés par cette loi. Peu après, il démissionne de son poste au bureau des impôts.

En 1901, à l’initiative de son père et sous l’insistance pressante de son riche beau-frère, Morihei quitte Tanabe pour Tokyo afin de se préparer à une carrière de commercants. Agé de 18 ans, il débute comme vendeur avant d'ouvrir sa propre papéterie, la "Ueshiba Shokaï".

Durant ce premier séjour à Tokyo, Morihei étudie brièvement le jūjutsu du Tenjin Shin’yō-ryū sous la direction de Tokusaburō Tozawa. Ses premiers apprentissages renforcent son attrait pour les arts martiaux.

Peu de temps après son arrivée à Tokyo, Morihei est frappé par une grave crise de béribéri, une maladie causée par un déficit en vitamine B, assez répandue à cette époque. Cet événement, met un terme brutal à son premier séjour Tokyoite. Contraint de quitter la capitale, Morihei retourne à Tanabe. Peu après son retour, il épouse Hatsu Itokawa, qu’il connaît depuis l’enfance. 

 

L’engagement militaire et les premiers arts martiaux

En 1903, malgré sa petite taille (environ 1,55 m), Morihei Ueshiba parvient à s’engager dans l’armée impériale japonaise. Il est incorporé au 37e régiment d’infanterie de la 4e division d’Osaka. Très vite, il se distingue par son endurance, sa détermination et surtout par son habileté au combat à la baïonnette (jūken-jutsu). Il est ensuite envoyé au 61e régiment d'infanterie de Wakayama fin décembre en étant promu caporal.

En 1904, la guerre russo-japonaise éclate. Morihei est envoyé en Mandchourie, où il est stationé à Dalian, dans le nord-est de la Chine. Il passe environ un et demi dans la zone de front, il y sert avec distinction et obtient le grade de sergent. Cette expérience de la guerre laissera une empreinte profonde sur Morihei.

À son retour du front, il est affecté à Hamadera, près d’Osaka. Durant cette période, il reprend activement son entraînement martial en dehors du cadre militaire. Il fréquente le dojo de Masakatsu Nakai, situé à Sakai, où il reprend l'étude de l'école Gōtō-ha Yagyū-ryū jūjutsu qu'il avait débuté lors de ses classes en 1903. 

Libéré de l’armée en 1906, Morihei retourne à Tanabe et travaille dans la ferme familiale. Les années qui suivent sont marquées par une diversité d’activités : agriculture et entraînement physique et martial intensif. En juillet 1908, il reçoit un menkyo de premier niveau (Shodan Menkyo) de la part de maître Nakai, attestant de sa compétence technique des bases de cet art. De 1907 à 1908, Morihei s’initie au Judo lorsque son père invite Kiyoshi Takagi, instructeur 3e dan du Kōdōkan, à former la jeunesse locale.

En 1909, Morihei s’implique également dans une activité politique et sociale étroitement liée à la défense du shintō traditionnel. Il apporte son soutien au célèbre naturaliste et penseur Minakata Kumagusu, figure centrale du mouvement de résistance contre la politique gouvernementale d'unification des sanctuaires shintō (jinja gōshi). Ce mouvement s’oppose à la confiscation par l’État des terres des sanctuaires, à leur fusion administrative forcée et, plus largement, à l’affaiblissement des pratiques religieuses locales au profit d’intérêts politiques et financiers. Morihei se montre particulièrement sensible à ces questions, qu’il perçoit comme des formes d’injustice sociale et d’atteinte à l’ordre spirituel traditionnel du Japon. 

 

L’installation à Hokkaidō et la rencontre avec Sōkaku Takeda

Au début des années 1910, Morihei Ueshiba nourrit le sentiment qu’il ne pourra s’accomplir pleinement en restant à Tanabe. En 1911, alors que sa fille aînée Matsuko vient de naître, il se tourne vers les projets de peuplement encouragés par le gouvernement japonais sur l’île encore largement sous-développée de Hokkaidō.

En 1912, il joue un rôle moteur dans l’organisation du départ de cinquante-quatre familles originaires de Tanabe. Le groupe s’installe en mai dans une région reculée du nord de l’île, appelée à devenir le village de Shirataki. Les conditions de vie y sont extrêmement rudes : climat rigoureux, terres vierges, isolement et travail physique incessant. Morihei s’impose rapidement comme un leader naturel, guidant les colons, aidant les nouveaux arrivants et participant activement à la structuration de la communauté.

C’est dans ce contexte austère que se produit, en février 1915, l’événement déterminant de sa vie martiale. Alors qu’il séjourne à l’auberge Hisada, à Engaru, Morihei rencontre Sōkaku Takeda, maître renommé du Daitō-ryū jūjutsu. Présenté par Yoshida Kotaro, en présence notamment de Nenokichi Sagawa et sous le regard attentif de son jeune neveu Noriaki Inoue, Morihei assiste aux démonstrations techniques de Takeda.

Bien qu’il soit déjà un pratiquant aguerri, Morihei reconnaît immédiatement la supériorité technique et la profondeur martiale de Takeda. Il s’engage alors dans un apprentissage intensif du Daitō-ryū, participant à des séminaires prolongés et consacrant une part considérable de ses ressources financières à cet enseignement.

Souhaitant bénéficier d’une transmission directe, il fait construire un dojo sur sa propriété et invite Takeda à résider chez lui. Durant cette période, Morihei reçoit quotidiennement des cours particuliers, parfois deux heures chaque matin, et se consacre entièrement aux exigences de son maître, s’occupant de lui jusque dans les tâches les plus ordinaires. Cette relation, à la fois exigeante et formatrice, façonne profondément sa compréhension du budō. Morihei devient l’un des meilleurs élèves de Takeda et l’accompagne occasionnellement lors de ses tournées d’enseignement à travers Hokkaidō. 

En 1916, un incendie dévastateur détruit près de 80 % du village de Shirataki, y compris la maison de Morihei, et cause plusieurs victimes. Cet événement réduit considérablement le temps qu’il peut consacrer à l’entraînement, bien qu’il continue à accompagner Takeda lorsque cela est possible.

Sur le plan familial, la période est également marquée par la naissance de son fils aîné, Takamori, en 1917. Mais en novembre 1919, Morihei apprend que son père Yoroku est gravement malade. Il quitte alors précipitamment Hokkaidō pour retourner à Tanabe, abandonnant sa maison, ses terres et ses biens, qu’il laisse à Takeda. Cette décision met fin à quatre années d’une expérience fondatrice, tant humaine que martiale.

 

La recontre avec Onisaburō Deguchi, le tournant spirituel 

Alors qu’il retourne précipitamment à Tanabe à l’automne 1919 pour assister son père mourant, Morihei Ueshiba apprend qu’Onisaburō Deguchi, figure charismatique et controversée du mouvement religieux Ōmoto-kyō, séjourne à Ayabe, non loin de son itinéraire. Deguchi est notamment réputé pour sa pratique du Chinkon Kishin, une forme d’ascèse mentale visant à pacifier l’esprit, renforcer l’énergie vitale et favoriser l’union avec le divin par une méthode de possession.

Morihei ressent le besoin impérieux de rencontrer cet homme et de lui demander de prier pour la guérison de son père. Cette rencontre, initialement motivée par la détresse personnelle, produit sur lui un effet profond et durable. Les paroles de Deguchi et sa vision mystique du shintō marquent Morihei bien au-delà de ce qu’il avait connu jusqu’alors. Yoroku Ueshiba s’éteint le 2 janvier 1920, à l’âge de soixante-seize ans. Cette disparition plonge Morihei dans une période de trouble intérieur intense. En quête de sens et de réconfort spirituel, il décide de rejoindre la communauté Ōmoto à Ayabe avec toute sa famille.

Installé à Ayabe, Morihei commence une nouvelle existence au sein d’une communauté religieuse en pleine expansion, qui prône la rénovation spirituelle du Japon et du monde. L’Ōmoto-kyō, loin d’être un simple mouvement mystique, elle développe une vision politico-religieuse ambitieuse, mêlant shintō, messianisme, critique le pouvoir impérial et aspire au renouvellement du monde par les kami (divinités), tout en accordant une place importante à l’expérience religieuse de la possession.

Deguchi accorde rapidement sa confiance à Morihei, reconnaissant en lui un homme d’action, discipliné et profondément sincère. Morihei participe activement aux pratiques spirituelles de la secte : méditations, rituels, ascèses physiques et travaux communautaires. Cette immersion renforce chez lui l’idée que le corps, l’esprit et le sacré ne peuvent être dissociés. A la demande de Deguchi et en prévision de la création d'une milice, Morihei transforme une partie de son habitation en dojo et fonde le Ueshiba Juku (l'Académie Ueshiba). Il y enseigne les techniques du Daitō-ryū jūjutsu aux adeptes de l’Ōmoto-kyō.

La première année passée à Ayabe est marquée par une tragédie familiale majeure. En août 1920, son fils Takemori, âgé de trois ans, meurt d’une maladie infantile. Le mois suivant, Kuniharu, son second fils, décède à l’âge de six mois. Ces pertes successives frappent Morihei au plus profond de lui-même et accentuent son engagement dans la voie spirituelle.

Le 11 février 1921, les autorités japonaises déclenchent une première répression contre l’Ōmoto-kyō. Plusieurs dirigeants du mouvement, dont Onisaburō Deguchi, sont arrêtés pour crimes de lèse-majesté et violation des droits de la presse. Le gouvernement fait détruire les bâtiments principaux de la secte à Ayabe. Morihei, bien que profondément affecté, n'est pas inquiété par les autorités. En juin naît son troisième fils, Kisshōmaru. Après la libération de Deguchi sous caution, Morihei l’aide activement à reconstruire le mouvement. Parallèlement à l’enseignement martial, il prend en charge l’exploitation de près de neuf cents tsubo de terres agricoles. Cette double activité – culture de la terre et pratique martiale – lui apparaît comme l’expression d’une harmonie fondamentale entre l’homme, la nature et le budō.

Au début de 1922, Morihei subit une nouvelle épreuve avec la mort de sa mère, Yuki Itokawa. Sa carrière martiale prend un tournant décisif cette année-là. Du 28 avril au 15 septembre 1922, son maître Sokaku Takeda, séjourne à Ayabe avec sa famille. Vivant pendant six mois au sein de la secte, Takeda enseigne le Daitō-ryū à Morihei et à ses élèves dans le cadre de l’Ueshiba Juku. Cette période est historique : c’est à cette époque que le terme aiki est intégré au nom de l’art, qui devient officiellement Daitō-ryū Aikijūjutsu, sur une suggestion d'Onisaburo Deguchi, malgré le fait que les deux maîtres de Morihei ne s’apprécient guère.

Le séjour de Takeda est aussi l’occasion de structurer l’enseignement. À l’issue de ces cinq mois, en septembre 1922, Takeda Sensei délivre à Morihei une licence d'instructeur Kyoju Dairi, la plus haute délivrée par ce dernier à cette époque. Ce diplôme marque à la fois la reconnaissance de la compétence technique de Morihei et un lien contractuel explicite avec Takeda, qui surveillait étroitement la transmission de son art. Jusqu’à la mort de son maitre en 1943, l’autorisation de Morihei à transmettre restera partielle, ce qui influencera durablement la manière dont il présentera et structurera son propre art.

  

L’expédition en Mongolie et l’épreuve de la mort

En février 1924, Onisaburō Deguchi, chef de la secte Omoto, entreprend clandestinement une expédition en Mongolie, invité par Yutaro Yano, commandant de marine à la retraite mais également contrebandier agissant pour la secte du Dragon noir (la Kokuryūkai, fondée en 1901 par Ryohei Uchida, disciple du célèbre ultranationaliste Toyama Mitsuru). Yano est convaincu que le charisme de Deguchi lui permettrait de gagner la confiance des populations locales et de faciliter la prise de pouvoir des seigneurs de guerre mongols, soutenus par son groupe d'activistes ultranationalistes Japonais. Deguchi part dans le plus grand secret, espérant créer un « paradis terrestre » en Mongolie, accompagné d’un petit groupe comprenant Morihei Ueshiba, Matsumura (un homme de loi), Nada (un barbier anglophone) et Yano lui-même.

Leur périple les conduit d’abord à travers la Corée, sous occupation japonaise, puis jusqu’à Fengtian (actuelle province de Shenyang), où des agents de la secte servent de guides et d’interprètes. La situation politique est alors chaotique : la jeune république de Chine, fondée en 1912, est déchirée par les luttes incessantes entre seigneurs de guerre. Yano s'allie a Lu Zhankui (ou Lu Chan Kuei), officier mongol sous le commandement du chef de guerre chinois Zhang Zuolin (ou Chang Tso-Lin), pour se rebeller contre le gouvernement chinois et former un état Mandchou-Mongol indépendant, proposant l’aide militaire de Deguchi et de ses compagnons.

Au cours d’une rencontre soigneusement orchestrée, Deguchi se proclame Dalai Lama et attribue des noms chinois à son équipe : Morihei devient Wang Shou-Kao, le « roi des protecteurs ». Début mars, le groupe se dirige vers la Mongolie, louant deux voitures pour parcourir des routes rares et accidentées, au cours desquelles Morihei subit des blessures au visage lors d’un accident. Ils atteignent la ville frontière de Taonan, puis Ulanhot, où Deguchi soigne les habitants et les animaux tandis que Morihei tente d’appliquer ses premières techniques de guérison par les mains et enseigne les arts martiaux pour recruter des soldats.

Mais la situation se détériore rapidement : Zhang Zuolin dénonce leur présence aux autorités chinoises, Lu Zhankui déplace son camp à Baiyantala (actuelle Tungliao), mais il est arrêté avec ses hommes et le groupe de japonais dès leur arrivée. Ils sont tous condamnés à mort. Dès le lendemain matin, le groupe de Deguchi est confronté à un (faux) peloton d’exécution. Ils doivent leur salut à l’intervention de Kohinata Hakurō, un bandit japonais envoyé en Chine comme agitateur par le "Shogun de l'ombre" Toyama Mitsuru. (Après la seconde guerre mondiale, Hakurō acceptera l’invitation de Morihei Ueshiba à rejoindre le conseil d’administration de l’Aikikai). Après cinq mois d’une aventure périlleuse, ponctuée d’alliances avec des milices locales et de confrontations avec des bandits, le groupe est rapatrié par les autorités diplomatiques japonaises en juillet 1924. Sa confrontation directe avec la mort et les dangers d’un pays en guerre marque profondément Morihei.

 

Premiers soutiens militaires et reconnaissance institutionnelle

De retour à Ayabe après l’épisode mongol, Morihei reprend l’enseignement à l’Académie Ueshiba et le travail de la terre. Son enseignement commence alors à attirer l’attention de cercles influents, en particulier au sein de la Marine impériale japonaise.

Parmi ses premiers soutiens figure l’amiral Seikyo Asano, adepte de l’Ōmoto-kyō, frère cadet de Wasaburo Asano, membre du conseil religieux de la secte et proche collaborateur d’Onisaburō Deguchi. Asano est convaincu de la valeur exceptionnelle de Morihei Ueshiba et n’hésite pas à faire son éloge auprès de ses collègues officiers. Il encourage un autre amiral de premier plan, Isamu Takeshita, à se rendre spécialement à Ayabe afin d’y découvrir l’art martial de Morihei.

La rencontre entre Morihei et l’amiral Takeshita est décisive. Ce dernier est profondément impressionné par la maîtrise technique et la présence martiale de Morihei. À la suite de cette rencontre, des dispositions concrètes sont prises pour que Morihei puisse effectuer des démonstrations et diriger des stages à Tokyo, marquant ainsi son entrée progressive dans les cercles de l’élite militaire et politique.

En décembre 1925, Morihei est invité à Tokyo par l’amiral Takeshita. Une manifestation officielle est organisée dans la résidence de ce dernier en l’honneur de l’ancien Premier ministre Gombei Yamamoto, en présence d’officiers supérieurs de l’armée et de dignitaires de la cour impériale. À cette occasion, Morihei réalise une démonstration particulièrement remarquée, mettant l’accent sur le maniement de la lance (Yari) et faisant preuve d’une force et d’une aisance peu communes, notamment en déplaçant sans effort apparent de lourds sacs de riz.

À la suite de cette démonstration, un stage intensif de vingt et un jours est organisé au palais d’Aoyama à l’intention des membres de la garde impériale ainsi que de certains membres de la famille impériale. Cependant, cette reconnaissance rapide suscite des oppositions. Plusieurs membres du gouvernement expriment leur hostilité en raison des liens étroits de Morihei avec la secte Ōmoto-kyō, perçue comme subversive. Face à ces pressions politiques, Morihei choisit de se retirer et de retourner à Ayabe.

A la suite d’une nouvelle invitation de l’amiral Takeshita, Morihei retourne de nouveau à Tokyo en 1926. À cette occasion, l’homme d’affaires et politicien Kiyoshi Umeda met à sa disposition une partie de sa résidence située à Aizumi-chō, dans le quartier de Yotsuya, afin qu’elle serve à la fois d’habitation et de lieu d’entraînement. Morihei enseigne à la cour impériale et au ministère de la Maison impériale, ainsi qu’à des personnels de l’armée, de la marine et à des figures issues du monde de la finance. 

Malheureusement Morihei s’évanouit à l’issue d’un entraînement, souffrant d’ulcères ouverts ainsi que de graves troubles de l’estomac et du foie. Il attribue lui-même ces problèmes à un concours d’ascèse avec un yogi à Ayabe, durant lequel il aurait dû ingérer une grande quantité d’eau salée, mais aussi, possiblement, aux séquelles contractées lors de l’expédition en Mongolie.

Informé de son état, Onisaburo Deguchi vient le voir et lui ordonne de retourner immédiatement à Ayabe afin de reprendre des forces. Fait révélateur du climat de suspicion entourant l’Omoto-kyo, Morihei est, peu après cet entretien, interpellé par deux policiers en civil et conduit au commissariat pour être interrogé sur la teneur de sa rencontre avec Deguchi. Cet épisode illustre la surveillance étroite dont il fait encore l’objet.

Parmi ses élèves de cette période figurent notamment son neveu Noriaki Inoue, Yutaka Otsuki, Hidetarō Kubota (Nishimura), Kenji Tomiki ou encore le commandant de marine Kosaburo Gejo.

Hidetaro Kubota, étudiant à l’université de Waseda et judoka de tout premier plan (futur sixième dan), défie Morihei et s’incline face à lui. Impressionné, il devient l’un de ses plus fervents relais dans le milieu du judo étudiant, incitant de nombreux pratiquants à venir s’entraîner auprès de lui. Proche du fondateur, Kubota sert également à l’occasion de secrétaire privé et partage les convictions de l’Omoto-kyo. C’est par son intermédiaire que Kenji Tomiki est présenté à Morihei Ueshiba à l’été 1926. Fortement impressionné par les techniques du maître, Tomiki décide immédiatement de rejoindre son dojo, amorçant une relation qui jouera un rôle majeur dans l’histoire ultérieure de l’Aïkido.

Les relations entre Ueshiba et Gejo relèvent davantage de l’amitié que d’un lien formel de maître à disciple. Il est généralement admis que Morihei fut exposé, à travers Kosaburo Gejo à un niveau élevé de techniques et de concepts issus de la prestigieuse école Yagyu Shinkage-ryu dont il était Shihan de la lignée Owari. 

 

L’établissement à Tokyo 

L’amiral Isamu Takeshita, soutenu par plusieurs bienfaiteurs influents, organise le retour durable de Morihei Ueshiba à Tokyo. Avec l’accord d’Onisaburō Deguchi, Morihei s’installe avec toute sa famille dans la capitale en octobre 1927, ouvrant ainsi une nouvelle phase décisive de son parcours martial.

Durant les premières années suivant cette installation, Ueshiba enseigne principalement dans les résidences privées de ses mécènes et élèves influents. Cette situation reflète une phase encore informelle de son enseignement, réservé à un cercle restreint composé d’amiraux, de généraux, ainsi que de dignitaires politiques et financiers.

En février 1928, le groupe de soutien dirigé par Takeshita, l’Aioikai, décide de désigner l’art d’Ueshiba sous le nom de « Aioi-ryū Aiki-jūjutsu ». C’est la première fois qu’une appellation distincte du Daitō-ryū est officiellement utilisée. Cette initiative, attribuée à Takeshita en tant que président de l’Aioikai, vise à permettre à Ueshiba de s’émanciper progressivement de l’autorité de Takeda Sokaku. Plus tard, le terme « Aiki-Bujutsu » sera également utilisé notamment à l’occasion de réunions appelées « Aiki-bujutsu Konwakai », des rencontres de réflexion et de discussion consacrées à la nature de l'art du Fondateur.

À la fin des années 1920, Morihei entre également en contact avec le docteur Kenzo Futaki, expert renomé en maladie infectieuses. Par son intermédiaire, il est exposé à des exercices ascétiques transmis par Bonji Kawatsura, tels que Ame no torifune, Furitama ou encore Otakebi okorobi. Futaki fonde plus tard le Misogi no Renseikai. C’est également à cette époque que Morihei commence à employer une terminologie nouvelle, mettant davantage l’accent sur les notions de « ki » et de « kokyū ».

En 1930, maître Ueshiba reçoit la visite de maître Jigoro Kano, fondateur du Judo, invité par l'amiral Takeshita. Impressionné par sa virtuosité, le fondateur du Judo propose de l’engager pour enseigner au Kodokan. Malgré le respect mutuel que se portent les deux hommes, Ueshiba sensei refuse la proposition mais accepte cependant d’enseigner à quelques judokas sélectionnés par Kano Sensei. Ce dernier sollicite alors, parmi ses meilleurs élèves, Minoru Mochizuki, Jiro Takeda et Shuichi Nagaoka. Par ce geste, maître Kanō reconnaît implicitement la grande valeur de l’enseignement d’Ueshiba.

La même année, le major-général Makoto Miura, héros de la guerre russo-japonaise et ancien élève de Sokaku Takeda, se rend auprès de Morihei avec l’intention de l’éprouver. Vaincu lors de leur rencontre, il s’inscrit immédiatement comme élève. A sa demande, maître Ueshiba est nommé instructeur à l'académie militaire Toyama (Rikugun Toyama Gakko). 

 

L’essor du Kobukan

Après plusieurs déménagements temporaires, Ueshiba sensei entreprend la construction d’un dojo dédié à son art. Face à l’augmentation rapide du nombre d’élèves, un lieu plus vaste devient nécessaire. Soutenu notamment par Koshiro Inoue et la famille Ogasawara, il parvient à acquérir un terrain à Ushigome, Wakamatsu-chō (actuellement Shinjuku). Grâce a une collecte de fonds organisée par l’amiral Takeshita et au patronage de nombreux dignitaires et bienfaiteurs, un dojo dédié est construit en 1931. Il est inauguré officiellement en avril en présence de l'Amiral Asano, de l'Amiral Takeshita, du Général Makoto Miura, du Docteur Kenzo Futaki, des principaux élèves et de la famille de Morihei.

Le bâtiment en bois, d’environ 120 mètres carrés (80 tatamis), est nommé Kobukan Dojo (dojo du guerrier impérial). Il sert à la fois de lieu d’entraînement et de résidence pour la famille Ueshiba ainsi que pour une vingtaine d’uchi-deshi. Une calligraphie réalisée par Deguchi "Ueshiba Juku" (école Ueshiba) orne le mur d'honneur. Le programme quotidien est intensif, avec deux cours le matin et deux le soir, entrecoupés de périodes d’entraînement libre. En raison de la rigueur extrême des séances et de la présence de pratiquants très expérimentés issus d’autres disciplines, le dojo acquiert rapidement le surnom de « Dojo de l’enfer d’Ushigome ». La selection pour l'intégrer est stricte : il faut présenter une lettre d’introduction et obtenir le parrainage de 2 membres avant d'obtenir un entretien personnel avec le fondateur.

Son neveu Noriaki Inoue réside au dojo avec les uchi deshi et assiste son oncle dans son enseignement et dans ses démonstrations. Il est considéré à cette époque comme son disciple le plus qualifié et le représente régulièrement. C’est durant cette période que se forment de nombreux disciples qui joueront un rôle majeur dans le développement ultérieure de l’Aïkido, parmi lesquels Kenji Tomiki, Minoru Mochizuki, Yasuhiro Konishi, Hisao Kamada, Ikkusai Iwata, Kaoru Funahashi, Tsutomu Yukawa, Aritoshi Murashige, Shigemi Yonekawa, Yoshio Sugino, Rinjiro Shirata, Takako Kunigoshi, Gozo Shioda ou encore Zenzaburo Akazawa.

Sokaku Takeda enseigne du 20 mars au 7 avril 1931 au Kobukan Dojo. Pour la dernière fois, le nom d'Ueshiba figure parmi ceux inscrits dans le livre de Takeda Sensei. 

 

Seconde partie publiée le 21/04/26 :

 

 

Création du Budo Senyokai et proximité avec les milieux d'extrême droite 

Durant les années 1930, Morihei Ueshiba conserve des liens étroits avec l’Omoto-kyo. A l'été 1932, Deguchi fonde la Dai Nippon Budo Senyokai (Société pour la promotion des arts martiaux), dont Morihei devient le premier président. Cette organisation paramilitaire vise à former les membres toujours plus nombreux de la milice de l’Omoto-Kyo en promouvant les arts martiaux dans tout le Japon. 

Le Budo Senyokai se développe rapidement. Soixante-quinze dojos affiliés sont établis à travers le Japon, dans les installations de l’Omoto-kyo, avec un dojo principal à Takeda, dans la préfecture de Hyogo. Morihei s’y rend l’été pour superviser et perfectionner leur pratique. Noriaki Inoue, croyant Omoto, devient instructeur en chef du Budo Senyokai à Kameoka et fonde plusieurs dojos dans les régions de Kyoto et d'Osaka. D'autres uchi deshi tels que Hisao Kamada, Kaoru Funahashi et Aritoshi Murashige sont envoyés comme instructeur dans les dojos du Budo Senyokai.

Cette période voit également maître Ueshiba s’associer particulièrement aux milieux d’extrême droite, auxquels il avait été initialement exposé via les relations personnelles de Deguchi avec Ryohei Uchida et Mitsuru Toyama. Il fréquente notamment des membres de la Société du Dragon Noir (Kokuryukai) et de la Société des fleurs de cerisiers (Sakurakai), cette dernière tenant certaines de ses réunions au sein même du Kobukan Dojo. En 1934, d'autres organisations paramilitaires voient le jour sous l’égide de Deguchi et de ses réseaux ultranationalistes : la Shōwa Shinseikai et la Seinen Kōdōkai, placées sous le patronage de Morihei Ueshiba. 

Le fondateur côtoie des officiers ultranationalistes de haut rang et s’implique dans l’enseignement au sein de plusieurs institutions militaires, notamment l'école de l'armée de Toyama (Rikugun Toyama Gakko), l'école d'espionnage de Nakano (Rikugun Nakano Gakko), le collège d'état-major de la marine (Kaigun Daigakko) ou encore l’Université de l'armée (Rikugun Shikan Gakko).

 

Succession et consolidation de l’enseignement

Face à l’expansion de son art et à la nécessité d’assurer la continuité de son enseignement, Morihei cherche un successeur capable de porter son art. Son fils unique, Kisshomaru, n’est âgé que de seulement onze ans, Ueshiba Sensei propose sa fille Matsuko en mariage à ses disciples Yoshio Sugino et Minoru Mochizuki mais tous deux refusent. Finalement, en 1932, il choisit Kiyoshi Nakakura pour gendre, un kendoka de grand talent. Par l’entremise d’Hakudo Nakayama, grand maître de Kendo et de Iaido, influent et ami d’Ueshiba, un mariage est organisé entre Matsuko et Nakakura, qui prend le nom de Ueshiba Morihiro et devient officiellement le fils adoptif et successeur du fondateur.

Kiyoshi Nakakura s’entraîne alors au Kobukan et fonde un club de Kendo et de Iaido au sein même du dojo. Parmi ses élèves figurent Rinjiro Shirata, Masahiro Hashimoto et Kaoru Funahashi. Le groupe participe même à des compétitions, contribuant à enrichir l’enseignement martial du Kobukan.

Publié en 1934, le Aiki-jujutsu Densho (livre d'aiki-jujutsu) - plus connu sous le nom de Budo Renshu (« apprentissage du Budo ») - constitue le premier effort structuré de formalisation de l’enseignement de Morihei Ueshiba. Conçu comme un aide-mémoire destiné aux pratiquants avancés ayant atteint le niveau de Hiden Mokuroku, cet ouvrage rassemble un ensemble de techniques issues du Daitō-ryū. Sa réalisation, menée en moins d’une année, s’inscrit dans une dynamique collective au sein du Kobukan : les illustrations sont confiées à Takako Kunigoshi, jeune étudiante en arts entrée au Dojo en 1933, tandis que les démonstrations sont assurées par les deshi Yonekawa et Funahashi. Maître Ueshiba supervise l’ensemble du projet, intervenant jusque dans le détail des postures afin de garantir la justesse des formes représentées. L’édition de l’ouvrage est confiée à Kenji Tomiki, élève avancé et figure centrale du Kobukan, dont le rôle dans la mise en forme du contenu, voire dans la rédaction d’une part significative du texte, est déterminant.

 

Implantation à Osaka et enseignement au sein du journal Asahi

En 1933, l’enseignement de Morihei Ueshiba, dont le nom a changé pour prendre celui d’Aiki-budo, franchit une nouvelle étape dans son développement en s’étendant au-delà de Tokyo, à la suite d’une sollicitation du journal Asahi News. Dans un contexte de tensions politiques croissantes et face à des menaces émanant de groupes d’extrême droite, le directeur du journal, Ishii Mitsujiro, fait appel au fondateur afin de former le personnel chargé de la sécurité du siège d’Osaka.

Ueshiba Sensei s’y rend alors régulièrement, plusieurs jours par mois, accompagné de certains de ses uchi deshi — parmi lesquels Tsutomu Yukawa, Shigemi Yonekawa, Kaoru Funahashi ou encore Rinjiro Shirata — et parfois de son épouse Hatsu. Le groupe est hébergé chez Takuma Hisa, directeur des affaires générales du journal à Osaka et leader du dojo Asahi, dont les membres, déjà expérimentés, sont pour la plupart gradés en Judo, en Kendo ou en Sumo.

L’entraînement, rigoureux, s’accompagne d’un travail de documentation inédit : sous l’impulsion de Hisa, les techniques sont systématiquement photographiées et annotées après chaque séance. Cette volonté de fixation et de diffusion atteint son apogée en 1935 avec la réalisation du film Budo, produit par le journal Asahi. Ce documentaire montre Morihei Ueshiba exécutant un large éventail de techniques, à mains nues comme avec armes — baïonnette et sabre — entouré de ses élèves venus de Tokyo.

Malgré une pratique intensive et studieuse, Ueshiba Sensei ne décerne aucun grade aux élèves du journal Asahi bien qu’à cette époque, il ait déjà délivré des certificats ou des titres à certains de ses disciples.

 

O Sensei : une reconnaissance née des collaborations martiales

En 1935, un général du haut commandement de l’armée impériale demande au maitre de Karaté et disciple de maître Ueshiba, Yasuhiro Konishi, de développer des techniques d’auto-défense pour les femmes servant dans les chemins de fer du gouvernement japonais. Konishi Sensei sollicite alors Kenwa Mabuni pour l’aider à développer des méthodes de formation standardisées pour faciliter leur mémorisation par les étudiantes. Les deux hommes mettent au point un Kata qui incorpore l’essence de leurs styles respectifs. Alors qu’ils travaillent à la finalisation de ce Kata, ils décident de partager leur création avec maître Ueshiba. Si ce dernier approuve certains mouvements, il conseille certains changements car il estime que le Kata doit être adapté à la gent féminine, les zones sensibles à protéger étant différentes. Ils prennent également en compte le mode de vie des Japonaises : habillées traditionnellement en Kimono et portant des Getas aux pieds, leur position naturelle est plus haute que celle des hommes. La collaboration entre ces trois grands maîtres donne vie à un Kata contenant l’essence de l’Aïkido, du Jujutsu et du Karate. Intitulé Seiryu, littéralement « le saule », le but de ce kata, est de ne pas s’opposer directement à l’attaque d’un adversaire mais plutôt de s’harmoniser avec sa force, à l’image de cet arbre qui ne plie pas sous la puissance du vent. Le succès est tel que le Kata Seiryu est ensuite intégré à la formation militaire des cheminots. C’est au cours de cette période d’entrainements, quasi quotidiens, avec les maîtres de Karaté, Konishi, Mabuni et Otsuka, que maître Ueshiba gagne son surnom d’O Sensei. Ce titre honorifique, attribué par ses pairs, atteste de son statut de grand maître incontesté dans le Japon des années trente. Ce travail collaboratif trouvera une suite, en 1937, avec la publication d’un ouvrage consacré à la self-defense féminine intitulé Yamato Ryu Goshinjutsu.

La première moitié des années 30 marque un véritable âge d’or pour l’Aiki-Budo de maître Ueshiba, durant lequel s’ouvrent plusieurs dojo satellites à Tokyo et à Osaka. Parallèlement, Ueshiba Sensei est sollicité pour enseigner dans diverses institutions : académies militaires, écoles de la marine, postes de police, grandes entreprises et écoles spécialisées. Il est alors une figure célèbre, reconnu comme l’un des plus grands maîtres d’arts martiaux du Japon.

 

Le second incident Omoto

Le 8 décembre 1935 marque le déclenchement du second incident Ōmoto. Dans un contexte de durcissement du régime japonais et de montée du militarisme, le gouvernement lance une opération d’envergure contre la secte Omoto-Kyo, alors perçue comme une menace pour l’ordre public. Près de cinq cents policiers armés investissent simultanément les principaux centres du mouvement, procédant à l’arrestation de son dirigeant Onisaburo Deguchi, de son entourage proche et de milliers d’adeptes. Accusés de lèse-majesté et de conspiration, nombre d’entre eux sont emprisonnés, tandis que les infrastructures du culte sont systématiquement détruites et ses biens confisqués.

Dans cette répression, le Budo Senyokai est dissous par les autorités, qui le considèrent comme une organisation paramilitaire dangereuse. Un mandat d’arrêt est émis à l’encontre de Morihei Ueshiba par la police de Kyoto. Toutefois, averti en amont — par des soutiens au sein même des forces de l’ordre —, Ueshiba se trouve alors à Osaka. Il bénéficie de la protection de plusieurs de ses disciples influents, parmi lesquels Kenji Tomita, chef de la police d’Osaka, qui organise un interrogatoire formel puis le relaxe. Face à l’insistance des autorités de Kyoto, Ueshiba est discrètement transféré et mis à l’abri par d’autres responsables de la police d’Osaka également acquis à sa cause, échappant ainsi de peu à une arrestation qui semblait pourtant inévitable.

Cette situation singulière s’explique en partie par les précautions prises en amont. Dès l’été 1935, Onisaburo Deguchi avait demandé à Ueshiba de se retirer de la présidence du Budo Senyokai et de prendre ses distances avec l’organisation. Lors du procès, Deguchi confirme d’ailleurs que Ueshiba ne fait pas partie du cercle dirigeant du mouvement, contribuant à le préserver de poursuites judiciaires. Il n’en demeure pas moins que le fondateur se retrouve dans une position délicate : seul membre d’importance à échapper à l’arrestation, il doit désormais rompre « officiellement » ses liens avec l’Omoto-Kyo pour ne pas être inquiété et pouvoir continuer d’exercer sa mission d’instructeur au sein d’organisations militaires nationales. 

Sur le plan personnel, cette rupture provoque également des tensions durables, notamment avec son neveu Noriaki Inoue, qui lui reproche de ne pas avoir partagé le sort des dirigeants du mouvement.

 

Le départ du fils adoptif et remise en question de la succession

Les conséquences du second incident Omoto affectent également la sphère familiale de Morihei Ueshiba. À cette époque, son fils adoptif Kiyoshi Nakakura — devenu Morihiro Ueshiba — se retrouve directement confronté aux répercussions de la répression. Pendant les événements, alors que les époux Ueshiba se trouvent à Kyoto, il demeure seul à Tokyo avec le jeune Kisshomaru. Craignant que la proximité de sa famille adoptive avec l’Omoto-Kyo n’entraîne des accusations de haute trahison, il prend l’initiative de retirer les symboles religieux du dojo, allant jusqu’à détruire les calligraphies réalisées par Onisaburo Deguchi. Ce geste, motivé par une volonté de protection, témoigne de la distance qu’il entretient vis-à-vis des convictions spirituelles du fondateur. 

Si Morihei Ueshiba, finalement épargné par les poursuites, ne lui tient pas rigueur de cette décision, cet épisode marque néanmoins une rupture plus profonde. Malgré plusieurs années de pratique assidue, Nakakura doute de sa capacité à maîtriser pleinement l’enseignement du maître et, plus encore, à en assurer la succession.

En octobre 1936, il choisit de reprendre son poste d’officier de police au palais impérial et entreprend, avec l’appui de Hakudo Nakayama, de se retirer officiellement de la famille Ueshiba. Le divorce avec Matsuko est prononcé l’année suivante, mettant un terme à une union restée sans enfant. Kiyoshi abandonne alors son nom d’adoption ainsi que son statut de successeur désigné, pour se consacrer pleinement à sa carrière de Kendoka.

 

La rupture avec Sokaku Takeda

En juin 1936, la venue de Sokaku Takeda au dojo du journal Asahi à Osaka constitue un épisode aussi marquant qu’inattendu. Invité — ou du moins attendu — par Takuma Hisa et son groupe, le grand maître du Daito-ryu se présente sur place et affirme que l’enseignement dispensé jusque-là ne couvre que les bases de l’art, laissant entendre que Morihei Ueshiba ne maîtriserait pas l’ensemble du corpus technique.

Dès le lendemain, une situation singulière s’installe : les employés du journal Asahi étudient avec Ueshiba le matin et Takeda le soir dans des endroits différents. Cette situation perdure pendant une semaine jusqu’à la décision de maître Ueshiba de quitter Osaka pour regagner Tokyo, sans annonce officielle, laissant à maître Takeda cet emploi prestigieux et lucratif pour se consacrer à l’enseignement dans d’autres dojos à Tokyo et à Osaka.

Cet épisode reflète en réalité des tensions plus profondes entre les deux hommes. Loin de se réduire à un simple départ précipité, cet événement apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un long processus par lequel Morihei Ueshiba a cherché à s’affranchir de l’influence de Sokaku Takeda et à affirmer son autonomie.

 

L’influence du Kashima Shinto-ryu

Affranchi de l’autorité de son maitre, Morihei Ueshiba poursuit sa quête de la pratique martiale des armes. Après ses études informelles des techniques et principes de l’école Yagyu Shinkage-ryu auprès de Kosaburo Gejo à la fin des années 1920, il s’intéresse désormais à une autre tradition d’armes présentée par ses élèves venus du Kodokan. À sa demande du fondateur, son élève Zenzaburo Akazawa débute, en mai 1937, l’étude de l’école Kashima Shinto-ryu, accompagné de son fils Kisshomaru, âgé de seize ans et entamant la pratique des arts martiaux. L’instruction se déroule le plus souvent sous la direction du maître Masashige Aoki, avec le concours d’autres enseignants tels que Hitoshi Kodama, Kinichi Iida, et occasionnellement Koichirō Yoshikawa, le fils du fondateur de l’école. 

Les maîtres de Kashima interviennent principalement au sein du groupe de recherche des arts martiaux classiques du Kodokan, fondé par Jigoro Kano, avant de dispenser leurs enseignements sur le chemin du retour au Dojo d’Ueshiba Sensei. Ce dernier, reconnu comme maître à part entière, n’étudie pas directement mais observe attentivement les cours et absorbe les mouvements et principes qui lui semblent les plus efficaces. À cette époque, les uchi deshi du Kobukan sont happés par l'effort de guerre et seuls les jeunes Zenzaburo et Kisshomaru reçoivent les bases de cette école, de manière intermittente. 

Cette période marque un tournant dans la pratique martiale du fondateur : sa manière d’utiliser le sabre commence à évoluer, intégrant progressivement des éléments observés dans différents styles. Ces influences issues du Kashima Shinto-Ryu seront par la suite incorporées dans sa méthode personnelle.

 

Le Kobukan à l’épreuve de la guerre

Lorsque le Japon entre en guerre ouverte contre la Chine en 1937, l’équilibre du Kobukan Dojo s’en trouve fragilisé. Autour de Morihei Ueshiba, les uchi-deshis disparaissent peu à peu, appelés sous les drapeaux ou engagés volontairement, ils sont envoyés en Chine ou en Asie du Sud-Est. Privé de ses principaux assistants et confronté à une baisse de fréquentation, O Sensei concentre alors son enseignement vers les institutions militaires, intervenant notamment dans des écoles liées à l’armée, à la marine et aux services de renseignement. Parmi lesquelles : l’école Toyama, l’école d’espionnage Nagano, l’Académie navale, le collège naval de guerre, l’école de la police secrète de l’armée, l’école des machinistes et des pompiers maritimes ou encore l’université de l’armée.

C’est dans ce contexte qu’il fait publier, en 1938, l’ouvrage Budo, tiré à compte d’auteur en une centaine d’exemplaires et destiné à un cercle restreint de ses soutiens et de hauts dignitaires. Rédigé initialement pour le prince Kaya, ce manuel constitue à la fois un support technique et un moyen de collecter des fonds pendant cette période difficile. Ueshiba y présente une cinquantaine de techniques, dont un tiers avec des armes : sabre, lance, baïonnette ou couteau. On retrouve dans le manuel plusieurs mouvements issus des kumi tachi de l’école Kashima. L’ouvrage se distingue par le fait qu’il est le seul dans lequel le maître, alors âgé d’une cinquantaine d’années, démontre lui-même les techniques, assisté notamment de son fils Kisshomaru Ueshiba, de Gozo Shioda et d’un élève nommé Okubo. À l’instar de Budo Renshu, publié quelques années plus tôt, ce manuel circule de manière confidentielle et sert de document de référence pour les pratiquants avancés, tout en constituant une tentative de formalisation écrite de l’enseignement technique et des principes du fondateur à un moment charnière de son évolution.

 

Les liens de Morihei Ueshiba avec la Mandchourie

Plusieurs disciples proches de maitre Ueshiba sont envoyés en Mandchourie, un territoire sous contrôle japonais depuis 1932, afin d’y enseigner les arts martiaux. À l’instar d’Ueshiba Sensei et de ses réseaux, ces derniers s’inscrivent dans le cadre idéologique de la Dai-tō-a Kyōeiken, la sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale. Parmi eux figurent notamment Noriaki Inoue, Kenji Tomiki, Shigemi Yonekawa ou encore Zenzaburo Akazawa.

Grâce à l’introduction de maître Ueshiba, Tomiki s’établit dès mars 1936 à l’académie Daido Gakuin comme instructeur de calligraphie, tout en enseignant parallèlement l’Aïki-Budo à l’armée locale et à des institutions liées à la maison impériale ; Yonekawa le rejoint à la fin de l’année pour l’assister. Issu du Kobukan Dojo, Tomiki est sélectionné pour cette mission par Hideki Tojo, qui, après avoir pris en septembre 1935 la tête de la police militaire japonaise en Mandchourie, introduit l’Aïki-Budo dans la formation de la police militaire et désigne Tomiki ainsi que son assistant Hideo Ohba comme Shihan de cette académie.

Parallèlement, Ueshiba lui-même se rend régulièrement en Mandchourie à partir de 1939, où il est invité, en tant que membre de l’Association pour la promotion des arts martiaux, à participer à de grandes manifestations martiales réunissant les principales figures du Budo japonais (Budo Taikai). Il y effectue des démonstrations remarquées aux côtés de grands maîtres de Kendō et de Jūdō, suscitant l’intérêt de diverses personnalités telles que le champion de Sumo Saburo Tenryu Wakuta et le roi Tokuo de Mongolie, tous deux désireux de découvrir les arts aïki directement auprès d’O Sensei à Tokyo. En 1938, O Sensei est nommé conseiller en Budō auprès de l’Université de Kenkoku et de son Shinbu-den Dojo, le plus grand dojo d’Asie. Fonction qu’il exerce en lien avec ses soutiens politiques, notamment Hiraizumi Kiyoshi et Hideki Tojo, tout en déléguant sur place la responsabilité de l’enseignement à Kenji Tomiki. 

Les séjours de maître Ueshiba perdurent jusqu’au début des années 1940, notamment lors des célébrations du 2600e anniversaire impérial en 1940, puis à l’occasion du dixième anniversaire du Mandchoukouo en 1942, où il réalise une démonstration à Shinkyo en présence de l’empereur Puyi. A cette occasion, il n’est pas accompagné de son Uke habituel, son neveu Noriaki Inoue, mais par Hideo Ohba, l’assistant de Kenji Tomiki. Refusant de se conformer au caractère conventionnel de ce type de démonstration, Ohba décide d’attaquer le maître avec une totale sincérité, transformant l’exercice en un affrontement réel et imprévisible. Malgré ces conditions inhabituelles, la prestation impressionne profondément les observateurs, tout en suscitant la colère d’Ueshiba, contrarié d’avoir été forcé de présenter un Aiki-Budo différent de celui qu’il entend alors formaliser. À partir de 1943, l’évolution du conflit rend ces déplacements impossibles. 

 

Création de la fondation Kobukai

Face au développement de ses activités à Tokyo, la structuration administrative de l’enseignement de Morihei Ueshiba devient nécessaire. Avec le soutien de plusieurs de ses principaux mécènes, la Zaidan Hōjin Kobukai voit le jour le 30 avril 1940, comme fondation à but non lucratif. 

L’agrément gouvernemental est obtenu grâce à l’action de Yoji Tomosue, responsable de la section des sports au ministère de la Santé. Parmi les principaux soutiens financiers figure l’homme d’affaires Shozo Miyazaka, qui effectue une importante donation de 20 000 yens. La direction de la fondation est confiée à des personnalités de premier plan : l’amiral Isamu Takeshita en devient le président, assisté du général Katsura Hayashi comme vice-président. Le comité directeur rassemble plusieurs figures issues des milieux politiques, militaires et aristocratiques, témoignant du fort mécénat dont bénéficie Ueshiba. Parmi lesquels figurent le prince Fumimaro Konoe, le marquis Toshitame Maeda, Takuo Godo, Kinya Fujita, Kozaburo Okada, Kenji Tomita et le Dr Kenzo Futaki

Dans un Japon désormais engagé dans la guerre du Pacifique, le monde du Budō, fortement instrumentalisé par l’État militariste, est mobilisé comme outil de formation morale et physique au service de l’effort de guerre. Maître Ueshiba, très sollicité, multiplie les déplacements et enseigne dans diverses institutions militaires, bases navales ainsi qu’à l’école de la police militaire, ce qui l’éloigne fréquemment du Kobukan et de sa famille. Parallèlement à son intense activité, le dojo se vide progressivement à mesure que les élèves sont mobilisés et envoyés au front. Malgré ce contexte difficile, marquée par les pénuries, de nouveaux talents émergent, parmi laquelle Koichi Tohei et Kisaburo Osawa en 1939 puis Kanshu Sunadomari en 1941.

 

Démonstration devant la famille impériale

Les relations privilégiées de l’amiral Takeshita avec la cour impériale conduisent à l’organisation d’une démonstration de maître Ueshiba au Saineikan, le dojo de la Garde impériale situé au cœur du Palais impérial de Tokyo, en 1941.

Malgré son état de santé très dégradé, il est atteint de jaunisse et affaibli par plusieurs jours de jeûne forcé, Morihei Ueshiba accepte de se produire. Il choisit pour l’occasion Tsutomu Yukawa et Gozo Shioda, pour l’assister. En présence des princes Takamatsu, Chichibu et Mikasa, représentants de l’empereur Hirohito, la démonstration se déroule sous la présentation de l’amiral Takeshita. 

Tsutomu Yukawa ouvre l’enbu, mais, par déférence envers son maître affaibli, attaque avec retenue. Ueshiba, engagé dans une démonstration sans concession, le projette violemment. Yukawa parvient à chuter tant bien que mal, mais blessé à l’épaule est incapable de continuer. Contraint de quitter le tatami, il est remplacé par Gozo Shioda, qui poursuit seul la démonstration, enchaînant les attaques face au maître pendant près de quarante minutes, donnant le maximum pour l’appuyer dans la plus importante démonstration jamais réalisée par ce dernier. 

À cette époque, plusieurs membres de la famille impériale comptent parmi les élèves d’O Sensei. Aux côtés des frères de l’empereur, les princes Takamatsu et Chichibu, figurent également le prince Higashikuni, le prince Takeda, le prince Rio ainsi que le prince Kitashirakawa, issus de branches secondaires de la maison impériale. Ueshiba Sensei est régulièrement invité au Palais pour y enseigner, notamment au prince et à la princesse Takeda.

 

Le retrait à Iwama

Avec l’intensification de l’effort de guerre, les premiers bombardements sur Tokyo et la mobilisation progressive de la majorité de ses élèves, l’activité du Kobukan Dojo décline fortement, au point de ne plus rassembler qu’une poignée de pratiquants. Dans le même temps, Morihei Ueshiba continue de donner des cours dans plusieurs institutions militaires, mais il se retrouve de plus en plus isolé : les principaux uchideshi, qui auparavant l’assistaient, sont désormais en grande partie mobilisés, réduisant considérablement son soutien logistique et pédagogique. 

C’est dans ce contexte qu’il prend une décision déterminante. À l’automne 1942, alors âgé de 59 ans, il se retire à Iwama, un village rural situé à environ 100 km au nord-est de Tokyo, dans la préfecture d’Ibaraki. Depuis le milieu des années 1930, il y avait acquis des terres dans le but de créer un espace dédié à la pratique : un dojo en plein air et un sanctuaire aiki, où mettre en œuvre le principe de Heino-Ichinyo, selon lequel le travail de la terre et la pratique martiale ne font qu’un. Conçu initialement comme un lieu de retraite pour un entraînement intensif, Iwama devient alors également un refuge pour lui et son épouse, leur permettant de s’éloigner des dangers croissants de la capitale.

Ce retrait est aussi motivé par une santé déclinante, notamment une grave affection intestinale, et selon certaines sources ainsi que par des désaccords liés aux orientations prises par le Dai Nippon Butoku Kai. Ueshiba se détache alors progressivement de ses fonctions officielles et de la vie institutionnelle. Il confie la gestion du Kobukan et la direction administrative à son fils Kisshōmaru, assisté de Minoru Hirai et de Kisaburo Osawa. 

 

L’adoption du terme Aikido

En 1942, dans un contexte de centralisation des arts martiaux par l’État japonais, l’appellation Aikido est officiellement adoptée. Cette évolution s’inscrit dans le cadre de la réorganisation menée par le Dai Nippon Butoku Kai, organisme de préservation du Budo traditionnel et de la culture samouraï situé à Kyoto. Initialement tourné vers leur diffusion, notamment dans le système éducatif, le Butoku Kai devient progressivement un instrument au service de l’idéologie militariste japonaise. Nationalisé depuis peu, il étend son contrôle sur une grande partie des disciplines martiales. C’est dans ce cadre que la dénomination Aikido est officialisée afin d’harmoniser le nom de la discipline avec ceux du Kendo, du Judo ou du Karatedo, et permettre son intégration au sein des Budo reconnus.

Morihei Ueshiba, alors retiré à Iwama, n’est pas directement impliqué dans ce processus. La représentation de son école est assurée par Minoru Hirai, entré au Kobukan en 1939 et nommé directeur des affaires générales du dojo en 1942. Envoyé comme délégué auprès du Butoku Kai, Hirai Sensei joue un rôle prépondérant dans la reconnaissance officielle de la discipline et dans l’adoption du terme Aikido. Pour ce dernier, c’est un terme neutre et global permettant de regrouper toutes les écoles de Jujutsu tout en évitant les conflits avec le Kendo ou le Judo.

L’introduction du terme Aikido marque une étape importante car elle consacre une identité désormais distincte du Daito-Ryu dont il est issu.

 

Partie 3 - A venir prochainement 

 

 

Consulter les sources bibliographiques

Entretiens avec Morihei Ueshiba

Bibliothèque de vidéos du Fondateur

 

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