
Tadashi Abe (阿部正) fut le premier maître d’Aïkido à s’installer durablement en Occident et, à ce titre, le véritable pionnier de la discipline en Europe. Son séjour en France, puis ses nombreuses tournées sur le continent, permirent l’émergence d’une première génération de pratiquants et de cadres, majoritairement issus du Judo. Sa technique, d’une grande âpreté martiale, tout comme son tempérament excessif, ont profondément marqué ceux qui l’ont côtoyé. Personnage hors norme, tour à tour qualifié de « samouraï » et d’« enfant terrible de l’Aikikai »,, Tadashi Abe a laissé derrière lui une multitude d’anecdotes légendaires. Celles‑ci ne sauraient toutefois résumer un homme dont l’importance historique pour l’implantation de l’Aïkido en Europe demeure majeure.
Biographie parue dans le magazine Yashima n°31 d'Avril 2026
Né en 1926 dans une famille aisée, Tadashi Abe grandit dans un milieu étroitement lié à la cour impériale japonaise. Son père, riche homme d’affaires possédant plusieurs mines en Corée, est un fervent disciple de Morihei Ueshiba. Admirateur de son art, il soutient financièrement le développement du Kobukan Dojo, contribuant ainsi à l’essor de l’Aïkido durant les années d’avant‑guerre. Parallèlement, il apporte également son soutien à Tempu Nakamura, fondateur de la Tempukaï, une école de développement personnel basée sur les principes du Zen et du Yoga.
En 1942, à l’occasion des cérémonies du dixième anniversaire de la création de la Mandchourie, Morihei Ueshiba est invité comme hôte d’honneur. Le père de Tadashi profite de l’événement pour présenter son fils, alors âgé de seize ans, au Fondateur. Désireux de voir Tadashi suivre sa propre voie, il l’encourage à s’engager dans la pratique. Tadashi Abe débute l’Aïkido en août 1942 à Osaka. Animé par le désir d’être formé directement par O Sensei, il devient par la suite élève interne (uchi‑deshi) à Iwama, où Ueshiba s’est retiré après les bombardements de Tokyo. Cette période est déterminante : le jeune homme y forge une pratique martiale imprégnée de l’Aïkido d’avant‑guerre.
Comme de nombreux jeunes Japonais de sa génération, Tadashi Abe est happé par la guerre. Incorporé dans la marine impériale, il rejoint les Tokkōtai, unités d’attaque spéciale. À dix‑huit ans, il devient officier au sein d’un escadron de pilotes de Kaiten (litt : « départ pour le ciel »), torpilles humaines chargées de plus d’une tonne d’explosifs, destinées à s’écraser sur les navires américains. Formé, prêt à partir en mission, le jeune Abe attend la mort comme l’accomplissement ultime de son devoir envers l’Empereur et la patrie. La capitulation du Japon met brutalement fin à ce destin annoncé. Cette survie imposée, vécue par beaucoup comme une honte, laissera chez lui une trace profonde et le sentiment d’avoir été privé de son destin de mourir tel un samouraï.
De retour à la vie civile, Tadashi Abe reprend un entraînement intensif auprès de Morihei Ueshiba. Aux côtés de rares disciples tels que Morihiro Saitō ou Koichi Tōhei, Tadashi se forge peu à peu une réputation de « tête brûlée ». Bien qu’il ne pratique pas le Karaté, ses mains sont déformées au niveau des kentō à force de frapper le makiwara. En dehors du dojo, amateur d’alcool et de confrontations, il n’hésite pas à tester l’efficacité de son Aïkido dans des situations réelles. Une anecdote rapporte qu’un jour après une rixe, il se présente fièrement devant Maître Ueshiba en montrant une entaille sur son corps, fier de sa performance, en affirmant : « Ils étaient six, armés de couteaux, et je n’ai eu que ça ». La réponse d'O Sensei est sans appel : « Vous n'avez rien compris à l'Aïkido ! ». Tadashi nourrit également une rivalité obsessionnelle avec Koichi Tōhei, qu’il cherche à surpasser, échouant à chaque défi, notamment lors d’un affrontement à Osaka devant son neveu Yoshimitsu Yamada.
En 1952, après près de dix années d’entraînement auprès du Fondateur, Tadashi Abe est promu 6ème dan. Diplômé en droit de l’université de Waseda, il est envoyé en Europe avec pour mission d’y implanter l’Aïkido d’O Sensei. Âgé de 26 ans, Tadashi Abe s'installe à Paris et poursuit des études de droit à la Sorbonne. Représentant officiel du Hombu Dojo pour l’Europe, il enseigne au dojo de Mikinosuke Kawaishi, figure majeure du Judo français. Il arrive dans un contexte où Minoru Mochizuki a déjà introduit une forme d’Aïkido fortement teintée de Ju‑Jutsu un an auparavant.
Au fil des années, grâce au soutien de maître Kawaishi et de ses efforts constants, Tadashi Abe parvient à faire émerger l’Aïkido en France, malgré de nombreuses difficultés, notamment la barrière de la langue et les différences parfois importantes de gabarit avec les pratiquants occidentaux. À ses débuts, il est accueilli amicalement par les professeurs de Judo, qui l’invitent à dispenser son enseignement durant la dernière demi-heure des cours consacrés au Ju-Jutsu. Progressivement, Abe Sensei entreprend de parcourir la France afin de présenter l’Aïkido à travers des démonstrations et de diriger des stages organisés en province par ces mêmes enseignants de Judo. Mikinosuke Kawaishi, désireux d'aider Tadashi Abe dans sa mission, lui suggère d’adapter l’enseignement de l’Aïkido à la mentalité occidentale en codifiant les mouvements sous forme de séries. Tadashi Abe suit ce conseil avec rigueur, développant une approche "rationnelle" de l'Aïkido. Il structure et codifie ainsi l'apprentissage autour de séries de mouvements, chacune composée de techniques de base, appliquant ce système progressif aux passages de grades.
Abe Sensei voyage également à travers le vieux continent. Le 28 novembre 1953, à la demande de Julien Naessens et Jean Stas, maître Abe dirige le premier cours d’Aïkido en Belgique, à Bruxelles, et préside le premier examen de ceinture noire belge le 10 juillet 1955. La même année, il recommande son disciple français André Nocquet à Maître Ueshiba, qui l'accepte comme élève interne (Uchi Deshi) au Japon pour deux années d’apprentissage intensif. Tadashi Abe Sensei se rend au Royaume-Uni pour la première fois en 1958 à l'invitation de son ami Kenshiro Abbe Sensei, Judoka de haut niveau et pionnier de l’Aïkido. Abe Sensei y effectuera plusieurs visites. Les deux hommes animent, du 28 septembre au 4 octobre 1959, un séminaire fondateur à San Remo. Ce stage marque un tournant dans le développement de l’Aïkido en Italie, attirant un grand nombre de pratiquants. Par ses efforts, Abe Sensei gagne l’appréciation des pratiquants européens, souvent issus du Judo voir du Karaté, et en quelques années, plusieurs milliers d’entre eux adoptent l’Aïkido, perçu à l'époque comme une forme supérieure de Ju-Jutsu. Petit de taille mais puissant et dynamique, Abe Sensei est réputé comme dur, privilégiant une approche self-defense, centrée sur l’usage des Atemis avec des frappes redoutables et redoutées. Il diffuse également l’Aïkido en Algérie, réalisant même une démonstration à Alger en 1959, en présence du général Salan. Il collabore également avec la Légion étrangère en tant qu’instructeur de close combat.
Surnommé « la veuve noire » en raison de ses Keikogis sombres et de la rudesse de ses techniques, Tadashi Abe distille la crainte par un regard de tueur et un sourire provocateur. De nombreuses anecdotes nourrissent cette peur : côtes brisées à l’entraînement à la suite de manque d’attention, voiture endommagée d’un tsuki, provocations délibérées (« nous aller dans le bois, un seul revenir ! ») ou encore des rixes avec des gens du milieu. Abe Sensei recherche régulièrement les occasions de tester l’efficacité de ses techniques en combats réels. A cet effet, il porte toujours un couteau sur lui et n’hésite pas à l’offrir à un opposant tout en précisant qu’un « adversaire avec des poings n'est pas un défi, alors qu’un adversaire avec un couteau est un véritable défi ! ».
En 1957, l’Association Nationale d’Aïkido (A.N.A), dont Abe est le directeur technique, devient la Fédération Française d’Aïkibudo (FFAB). Avec l’aide précieuse de son élève Jean Zin, alors 4ème dan de Judo et 3ème dan d'Aïkido, Tadashi Abe publie deux ouvrages pédagogiques en français. Le premier, "L'arme et l'esprit du samouraï japonais", paraît en 1958, suivi de "La victoire par la paix" en 1960. Ces deux livres comportent des centaines de photos techniques, révélant un art qui se rapproche des méthodes d’O Sensei, caractéristiques des techniques développées entre les deux guerres. A l’initiative de Tadashi Abe, une section d’Aïkido est créée au sein de la Fédération Française de Judo (FFJDA) au début des années 60.
Après huit années de travail en Europe, Tadashi Abe est expulsé de France (probablement en raison de faits de violences) et doit retourner dans son pays natal. Le 5 juin 1960, lors de son dernier stage avant son retour au pays, il décerne les deux premières ceintures noires féminines belges à Mesdames Louise Botilde-Naessens et Simone Neeffs-Hannoset. En situation financière précaire, il cède son titre de délégué de l'Aïkikaï pour l'Europe et l'Afrique à son élève André Nocquet pour un million d'anciens francs, afin de financer son retour au pays. Il lui décerne également le grade de 4ème dan et le désigne comme son successeur en tant que directeur technique de la Fédération Française d’Aïkibudo (FFAB). À son départ, Abe Sensei laisse derrière lui plusieurs milliers de pratiquants en France, dont de nombreuses ceintures noires.
Le retour de Tadashi Abe au Japon s’avère particulièrement difficile. Bien qu’il soit promu 7ème dan et nommé responsable du service étranger de l’Aikikai, son comportement colérique provoque une série de nouveaux incidents. Le premier épisode survient dès son retour au Hombu Dōjō. Accueilli par Yasuo Kobayashi, alors réceptionniste, Abe lui demande si Tohei Kōichi est présent. En pleine conversation avec ce dernier, Abe crie soudainement : « Que quelqu’un m’apporte de l’eau ! » Kobayashi s’exécute et lui tend un verre. Abe lui ordonne alors : « Toi, renverse-le sur Tohei ! » Incapable d’obéir à une telle demande, Kobayashi reste immobile. Abe saisit alors lui-même le verre, en verse le contenu sur Tohei Sensei et s’écrie : « Je ne pourrai jamais être meilleur que Tohei, en quoi que ce soit ! » Il est fort probable que cet accès de colère trouve son origine dans l’amertume d’Abe, irrité par le succès rencontré par Tohei Kōichi dans la promotion de l’aïkido aux États-Unis, alors que lui-même venait d’être expulsé de France. Par ailleurs, la vente de son titre de représentant officiel de l’Aikikai est à l’origine d’un conflit juridique. Le différend entre André Nocquet et l’Aikikai débouche sur un procès intenté en France par Nocquet contre l’organisation japonaise. Cet épisode malheureux conduit à l’exclusion de Nocquet de l’Aikikai ainsi qu’au retrait de ses titres pendant plusieurs années. Un autre incident survient lorsqu’Abe, en pleine nuit et en état d’ivresse, agresse Terry Dobson, alors endormi. Il le frappe violemment et à répétition à la tête, hurlant son indignation parce que Dobson dormait sur le ventre. Abe affirme qu’un guerrier doit dormir sur le dos afin de pouvoir faire face immédiatement à un agresseur. Les deux hommes sont finalement séparés par les uchi-deshi présents. Enfin, profondément déçu par l’évolution de l’Aïkido, Tadashi Abe reproche aux responsables du Hombu Dojo de pratiquer un art qui, selon lui, ne correspond plus à l’enseignement du Fondateur. En 1967, lors de sa dernière apparition au Hombu de Tokyo, après avoir observé la pratique, il prend publiquement la parole et déclare à voix haute : « Je m’excuse auprès des dames présentes, mais ce que je vois enseigné ici n’est pas de l’Aïkido ; c’est de l’Aïkido pour femmes. »
Il aurait alors rendu ses grades et quitté l’Aikikai. Il demeure toutefois en bons termes avec Kisshomaru Ueshiba, le fils du Fondateur.
Par la suite, Tadashi Abe se lance dans les affaires d’import-export de cravates à Hong Kong. Il voyage en Amérique, où son neveu Yoshimitsu Yamada enseigne l’Aïkido à New York, puis se rend à Madagascar pour travailler au sein de l'association Nippo-malagasy entre 1970 et 1972. En réponse à la lettre de Koichi Tohei expliquant sa séparation avec l'Aïkikaï, en 1974, Tadashi Abe rédige une lettre de réfutation, accusant Tohei de manque de reconnaissance et d'originalité. En 1976, Tadashi Abe participe au premier congrès officiel de la Fédération Internationale d'Aïkido à Tokyo. Au cours du congrès, il prend la parole de manière imprévue et sermonne le Doshu Kisshomaru Ueshiba et les Sensei présents en japonais, accompagné de sa propre traduction en français.
Tadashi Abe est le pionnier de l’Aïkido en Europe, et plus particulièrement en France, où il fut le premier enseignant japonais à s’installer durablement afin d’y transmettre la discipline. Reconnu et redouté pour sa puissance physique, sa détermination et l’efficacité martiale de ses techniques, il parcourut le continent européen et forma la première génération de pratiquants, majoritairement issus du Judo. Son influence fut particulièrement marquée en Italie, où son nom figurait dans de nombreux Dojos, attestant de l’impact durable de son enseignement. L’Aïkido qu’il transmettait, résolument martial, imprégné de l’esprit des Budos de l’avant-guerre, reflétait une conception rigoureuse de la pratique et un état d’esprit souvent décrit comme celui d’un guerrier. Cette posture mentale semble indissociable de son parcours personnel, marqué par l’expérience de la guerre et par la conviction, d’être destiné à mourir au combat dès l’âge de dix-huit ans. Profondément attaché à son maître, Morihei Ueshiba, Tadashi Abe conserva toute sa vie, sur lui, une photographie de celui-ci, qu’il considérait comme un talisman protecteur contre les blessures. Après son départ d’Europe, la continuité de l’enseignement fut assurée par plusieurs maîtres japonais : Masamichi Noro et Mutsuro Nakazono en France à partir de 1961, Aritoshi Murashige en Belgique en 1962, et Hiroshi Tada en Italie en 1964. Surnommé « l’enfant terrible de l’Aikikai », Tadashi Abe connut un retour au Japon particulièrement difficile, à l’instar de nombreux soldats profondément marqués par la défaite, le traumatisme de la guerre et le sentiment de honte lié à l’impossibilité de mourir pour l’Empereur et la patrie. Personnalité complexe et anachronique, au destin exceptionnel, il continue d’exercer, aujourd’hui encore, une fascination durable au sein du monde de l’Aïkido.
ABE Sensei à été le professeur de plusieurs hauts gradés parmi lesquels Pierre CHASSANG, André NOCQUET, Jean ZIN, Guy BONNEFOND, Jean DELFORGE, Michel DUNIERES, René ROBINET, Jean-Daniel CAUHEPE, Daniel-André BRUN, Guy LORENZI, Roberto ARNULFO, Alain GUERRIER, Claude GENTIL, Pierre WARCOLLIER, Julien NAESSENS, Pierdomenico ANZALONE, Attilio INFRANZI, Henry PLEE, Arthur MOORSHEAD...
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